PORTRAIT D’OÙ SA PEINE VIENT Par Luc Le Vaillant Libération Sibylle Claudel. Ado abandonnée, passée par la petite délinquance, cette actrice et présentatrice télé de 39 ans pensait s’en être tirée. Mais le cancer s’est attaqué à sa résilience. Ces temps-ci, la résilience s'impose comme un concept cuirassé qui sort tout armé de la cuisse d'un passé mortifère. Les filleules de Boris Cyrulnik sont tenues de se comporter en Athénas casquées au buste roide, débarrassées à jamais de leurs minerves de mauviettes à l'échine trop souple. Et c'est pourquoi les dernières embardées de la trajectoire tourmentée de Sibylle Claudel prennent à rebours la doxa nietzchéo-maso du «tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort». L'actrice aux ondoiements de chat griffeur avait pourtant tout bon en matière de mort sociale prématurée puis de résurrection média inespérée. Elle a 12 ans. Mère qui part en vrille, père absent qui la recueille pour mieux l'éjecter, foyer de la Ddass qu'elle déserte, scolarité qu'elle zappe, flirt avec la dope, la prostitution, la délinquance, peu de domicile fixe, peu de revenu minimum. Et puis, après ces triple saltos dans la débine, rétablissement miraculeux de l'autre côté du miroir aux alouettes. Télé, ciné, que demande le peuple ? Elle a 20 ans. Au culot et au charme, elle s'improvise assistante de production chez Hulot. Au débotté et à l'acharné, elle s'immisce chez les miss de Canal +. Lettre de motivation pour une présentation météo : «Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, j'aimerais être le soleil de votre chaîne.» Topez là, jeune dame ! Ensuite, bien sûr, les caméras de comédie pour s'épancher sur les tragédies des autres. Elle dit : «Je suis faite pour être une interprète. Ce n'est pas un choix confortable. C'est une évidence.» Elle silhouette dans des téléfilms, tel Diane, femme flicou Léa Parker. Elle pirouette sur grand écran, pour Bernie Bonvoisin, dans Blanche. Elle a 30 ans. Du grand n'importe quoi de l'adolescence surgissent encore parfois des monstres assoupis qui la rattrapent par les bretelles quand elle croyait avoir atteint sa vitesse de libération. Sa mère hantait les hôpitaux et se brûlait vive pour éteindre ses incendies intérieurs. Elle aurait provoqué la disparition d'un jeune frère de Sibylle. Elle finit par se donner la mort (somnifères). Sa fille aînée lui lance : «Tu es où maman maintenant que je meurs de ton suicide ? Tu restes une meurtrière après ta mort.» Son père se tue dans un accident de la route. Un demi-frère idem. La jeune femme résiste, avance. Une fiche de paie, un statut d'intermittent du spectacle, un toit. Les travaux et les jours, les amours et les amants. Bonheur d'être réduite à une fiche artistique, aussi sommaire que légère, très banale et surtout pas léthale. Taille : 1,72 m pour 60 kg. Cheveux : châtains. Yeux : noisette. Sports pratiqués : combat scénique, natation, ski, ski nautique, roller. Sans oublier ce petit air d'héroïne à la Colette, gourmande et polissonne, plus Danièle Delorme qu'Audrey Hepburn. Et, à l'image, cet étonnant gommage de ce que, in vivo, elle s'applique également à camoufler joliment derrière les falbalas des artistes : des staccatos excessifs et flippants, des stridences négatives, une ligne de basse destroy. Elle a 35 ans. Et, comme toute rédemption exemplaire demande son imprimatur, elle témoigne et pense écrire le mot «fin», en jetant en pâture le happy end de son histoire. Sauf que pas encore. Les montagnes russes se dévalent tout schuss. Son copain d'alors, un médecin, lui caresse la nuque. Ganglions, examens, maladie de Hodgkin. Leucémie, chimio. Ça se soigne assez bien (96 %), mais ça récidive fréquemment (50 %). On est aujourd'hui. Elle n'a pas encore 40 ans. Ses cheveux ont repoussé. Elle n'est plus ce «petit lémurien» au crâne ocellé et aux cils envolés qui bataillait avec un cancérologue aussi abrupt qu'affectueux. Elle va mieux. Un peu. Elle a juste le bras tétanisé de son manque de veine, après un dixième examen de contrôle. Elle a maigri. Pèse 48 kg, n'arrive pas à reprendre, et s'en désole d'un : «J'adore les femmes rondes.» Sur les étagères, entre Virginia Woolf et Tendre est la nuit, les livres-médicaments de David Servan-Schreiber et laBible des calories. Elle a insisté pour connaître nos goûts pâtissiers, se désolera qu'on ne touche pas à la tarte aux framboises choisie en méconnaissance de cause. A défaut, elle biberonnera un breuvage aux fruits rouges, «pour le drainage et l'hydratation». Elle est bronzée. Revient d'une croisière aux Antilles, organisée par son coproprio, qui a tout d'une bonne fée qu'elle mène par le bout du nez, tout en étant incapable de s'en passer. Il est cameraman et marin, elle le surnomme «Pain-Pain». Elle le présentait ainsi dans son premier livre : «Il m'offre tout ce dont j'ai manqué. Un vrai appartement, une belle salle de bains, un frigo rempli. Il s'occupe de moi, comme il s'occuperait de sa femme ou de sa petite soeur [.]. Nous décidons dès le départ de ne pas avoir de rapports sexuels pour ne rien gâcher.» Le ménage respire la paix et la pérennité. Le copinage no-sex, réponse aux tourneboulages sentimentaux ? En la matière, la maladie l'a laissée en rade. Elle dit : «Chimio ne rime pas avec libido.» Et encore : «S'il s'agit simplement d'avoir une sexualité, la masturbation est pratique.» Elle pointe sa nature d'avant : «Je suis une chasseuse. Je prends mon arc et je tire au coeur.» Son éditeur : «Elle raconte bien comment le cancer attaque la féminité et la force qu'il faut pour donner l'illusion que vous êtes la même qu'avant.» Elle imagine ses aventures de demain : «Il y a des histoires évitables. J'ai envie d'une histoire inévitable.» Elle dit : «J'aime être amoureuse. Ça va arriver.» Elle se reprend d'un : «La petite fille abandonnée a grandi. Elle n'est plus dans la quête délirante de quelqu'un qui l'aime.» Elle ajoute : «J'aime bien materner.» Elle craignait que les séances de rayons lui interdisent la maternité. Il n'en est rien. Elle aborde ces rivages familiaux sans esprit de revanche, ni exigence de compensation. Elle dit : «J'ai assez souffert pour ne plus faire souffrir les autres.» Elle explique ainsi sa magnanimité : «Quinze ans de divan !» Et pardonne leurs offenses aux bien-portants que le cancer fait fuir, d'une théorie tout ce qu'il y a de psychologisant : «Ce sont les abandons qui m'ont valu cette maladie. Il est normal que ma maladie redéclenche l'abandon.» Sinon, elle sabre la médecine technicienne et pense que «les malades sont les mieux placés pour parler de la maladie». Elle allume parfois un cierge dans une église mais trouve que «les livres sur la spiritualité sont un ramassis de conneries». Elle se fiche de ses manques de références, pense qu'on «confond trop souvent culture et intelligence». Elle apprécie la simplicité de Binoche, la sensualité de Béart. Elle écoute Johnny et Grand Corps malade. Elle a voté Besancenot même si elle le trouve «trop gendre idéal» et voit Sarko «comme un peureux qui fout la trouille». Elle s'indigne qu'«une fille sans famille vaille moins qu'une fille de famille», pense que tout ça est histoire de liens, pas de sang. Et se serait bien choisi Patrick Dewaere comme non-abandonneur.

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